ECONOMIE SOCIALE & SOLIDAIRE

Nos esprits conçoivent parfois de drôles de murailles. Ainsi, pour beaucoup, il est acquis qu’une entreprise ne peut à la fois chercher la satisfaction de ses clients, développer pour eux de nouvelles utilités, donc innover, et en même temps être financièrement performante, dégager des bénéfices et renforcer ses fonds propres. Comme s’il fallait choisir entre le développement et la gestion, vision manichéenne à la fois fausse et improductive. Le sujet n’est pas d’opposer utilité et rentabilité mais bien de conjuguer les deux. Car une entreprise qui ne sert pas bien ses clients disparait comme disparait celle qui dilapide ses fonds propres.

Je trouve les travaux et réalisations de Muhamad Yunus riches d’enseignement. Au moment où il initiait le microcrédit au Bangladesh, il montrait que pour les populations les plus pauvres le sujet n’était pas le taux du crédit mais bien l’accès au crédit. Cette position affirmée il y a plus de trente ans a encore du mal à faire son chemin dans les esprits français qui conçoivent mal que des actes solidaires et sociaux puissent être aussi rentables. C’est pourtant la philosophie du social business qui cherche à apporter des services indispensables aux populations qui en sont privées par des modèles économiques profitables. Ainsi, la  vraie différence entre les entreprises sociales et capitalistes est dans leur finalité puisque les associations, coopératives et mutuelles, gouvernées sur un mode démocratique (un homme, une voix), n’ont pas pour objectif de maximiser le profit mais d’apporter des services aux usagers.

On a parlé cette semaine de cette économie sociale et solidaire qui compte plus de 200.000 organisations en France et 2,4 millions de salariés. En clair, sur cent salariés du privé, 12 travaillent dans ce secteur qui connait un taux de croissance élevé (plus de 20% sur dix ans contre 7% pour les autres) et qui embauche puisque 600 000 emplois sont à renouveler d’ici 2020. Le Gouvernement a annoncé des aides en financement ainsi que des mesures facilitant la reprise d’entreprise par les salariés sous forme de SCOP. Tout cela est de nature à mieux reconnaître le rôle de cette économie sociale et solidaire dans la société. Il n’y a pas je crois plus de raisons d’ignorer (parfois avec condescendance) ce secteur économique que de le considérer comme une alternative à l’économie dominante. Il faut le regarder comme un autre modèle suivant un autre objectif.

Parce que partout où il y a des hommes il y a des idées, cette forme d’entreprise existe dans le monde entier. La longue marche initiée par les Sociétés de secours mutuel au XIXe siècle pour sécuriser les ouvriers, par le Crédit agricole quand les paysans créèrent les caisses locales pour accéder au crédit (idem pour les artisans et les banques populaires), par le tourisme social pour que les ouvriers profitent des congés payés, se poursuit aujourd’hui sous de multiples formes, notamment pour lutter contre l’exclusion. L’économie sociale est à la fois pionnière et réparatrice, elle innove parce qu’elle cherche sans cesse des solutions, elle corrige et régule.

Il y a eu au cours des dernières décennies une forme de banalisation des entreprises de ce secteur, comme si rien n’était plus important pour elles que d’adopter les valeurs et les méthodes des entreprises capitalistes. Cette évolution est regrettable car il n’est jamais bon d’aller contre ses origines et sa mission. Elle s’explique toutefois par la prégnance du modèle dominant. D’ailleurs, peu d’universitaires se risquaient dans les dernières décennies à travailler un sujet jugé ringard, et la plupart préféraient dénoncer les dérives des coopératives que de s’investir pour les challenger. La réussite des entreprises du secteur est pourtant réelle ce qui devrait être considéré comme un point très positif puisqu’elles ont survécu. Mais savent-elles en quoi elles sont différentes ? Et le disent-elles assez ?

Marquées par leur histoire, fascinées par leurs spécificités, ces entreprises regardent d’abord leur propre héritage. Les  mutuelles ne se sentent pas proches des coopératives agricoles, elles-mêmes se sentent éloignées des banques coopératives qui voient entre elles des écarts significatifs. Chacune est jalouse de sa singularité. Pourtant, toutes ont entre elles des points communs : la gouvernance, la distance vis-à-vis de l’Etat et des marchés, le parti-pris pour la liberté individuelle. Il serait bon qu’elles s’affranchissent de leurs particularismes pour affirmer ensemble un modèle nouveau, porteur de valeurs de coopération et de solidarité. Ce serait bon pour la démocratisation de l’économie, permettrait d’affirmer qu’il existe d’autres moteurs pour entreprendre que la recherche de l’enrichissement personnel, et que l’entreprise, humaine parmi les humains, a d’abord le devoir de les servir.

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