JE PRÉFÈRE LA MORT…

transhumanisme

« Formidable, un peu de temps encore, nous serons immortels ! ». Mon ami jubilait, fasciné par cette perspective. « Immortel ? Pour faire quoi ? » lui avais-je répondu, avec en tête un bon mot de Jean d’Ormesson : « Une vie qui ne se termine pas par la mort est une vie ratée ! ». Il  y a sur le sujet des visions et des attentes très différentes, ce que confirment les articles qui se multiplient ces dernières semaines sur ce que l’on appelle le transhumanisme. Selon ce mouvement, qui prône l’amélioration physique et mentale de l’humain notamment grâce aux NBIC (nanotechnologies, biologie, informatique, sciences cognitives), l’homme dépassera bientôt ses limites biologiques. Il pourrait même atteindre assez vite l’immortalité…

On ne peut qu’applaudir devant les progrès de la médecine. Il est bon que l’on traite efficacement les douleurs et les souffrances, que l’on remplace les organes quand ils sont malades, et que l’on fasse appel pour cela aux technologies avancées. Et tant mieux si, en plus, cela permet d’allonger la durée de nos vies. Mais faut-il souhaiter, comme certains le font explicitement, en arriver à « la mort de la mort » (Titre du livre de Laurent Alexandre, éd. JC Lattès) ? Alors, on interroge des philosophes, des savants, des religieux : tous n’ont pas le même avis sur un sujet qui nous concerne tous…

De quoi s’enthousiasmer…

Des implants rétiniens, et des aveugles se mettront à voir. Des gènes tirés de poissons ou calamars abyssaux, et nous verrons dans la nuit noire. Le dépistage génomique, et nous préviendrons les maladies. Un bout d’ADN, et nos globules pourront transporter 50 fois plus d’oxygène et résister aux virus. Des exosquelettes, et nous soulèverons trois tonnes d’un bras et courons dix fois plus vite. Quelques implants, et notre pensée sera alimentée par le cloud et effaçable à volonté. Plus de spleen, plus de nostalgie, plus de dépression… On fabriquera des tissus humains sur des imprimantes 3D pour remplacer nos organes. En activant certains gènes, on pourra même ne plus vieillir. Nous y voilà !

De quoi s’inquiéter…

Si nous allons vers un transhumanisme extrême, une hybridation totale entre l’homme et la machine, celle-ci ne finira-t-elle pas par prendre le dessus ? Que deviendront la spiritualité, la psychologie ? Quelle place pour la poésie et le Fado dans un monde vidé de sa mélancolie ? Le caractère unique de chaque personne sera-t-il préservé ? Comme tout le monde ne pourra pas s’offrir « d’augmentation », la vie sera-t-elle encore plus longue et confortable pour certains, brève et pénible pour les autres ? Si toute l’humanité n’est pas « augmentée », n’est-ce pas la discrimination qui augmentera ? Ne va-t-il pas surgir des espèces humaines différentes, stériles entre elles, dans une humanité divisée ? Et que deviendra l’homme « augmenté » en cas de « pétage de plomb », ou de « bourrage de crâne », voire de corruption à distance des puces qu’il héberge ? (Sans parler de l’encombrement des plages en été…)

De quoi réfléchir…

Quel chemin prendrons-nous ? Celui souhaité par les plus conservateurs, hostiles à toute interconnexion avec la machine, défenseurs d’un homme immuable, est déjà derrière nous, puisque les usages sont en place. Celui des tenants d’un transhumanisme galopant, pressé d’en arriver à l’homme nouveau, hybride et nécessairement supérieur, aussi éloigné de nous que le magdalénien moyen, n’est pas encore praticable car nous n’y sommes pas préparés. Pourtant, les choses pourraient bien avancer sans nous, nous surprendre et nous dépasser. C’est aujourd’hui qu’il faut penser…

On se souvient du livre puissant et visionnaire de Georges Bernanos, « Contre » (publié en 1947 sous le titre « La France contre les robots »). Il dénonce la différence de vitesse entre l’évolution des technologies et celle de la conscience humaine : « Tout se passe comme si l’homme était devenu tout à coup, en quelques décades, dans une formidable crise de croissance, un géant pesant 40 tonnes, capable d’abattre 2 ou 3 gratte-ciel d’un seul coup de poing, de bondir à 10.000 mètres et de courir aussi vite que le son. Certes, lorsque ce phénomène ne mesurait en moyenne qu’un mètre cinquante, et pesait 60 kilos, il était assez dangereux déjà pour qu’on ne lui permit pas de se promener sans sa conscience, mais aujourd’hui, la précaution est plus indispensable encore. Étant donnée la dimension de l’animal, une seule conscience nous paraît même bien insuffisante – deux douzaines ne seraient pas de trop. » 

Question : Que restera-t-il de nos émotions humaines dans nos corps hybrides ? Ces émotions qui nous donnent des moments de bonheur, mais nous réservent aussi des heures pénibles. Si bien que la vie nous distribue, le plus souvent au hasard, des bouffées de joies mais aussi de bonnes séries de baffes, dans une iniquité qui parfois nous révolte. Tout cela fait que, même si nous sommes heureux de vivre, nous ne sommes pas mécontents que notre histoire ait une fin… pas trop vite quand même !

Pour aller plus loin…
À quoi ressemblera l’homme augmenté ?
Pour un transhumanisme humaniste. (Libération)
Transhumanisme : l’homme augmenté, vraiment ? (L’Express)
Le transhumanisme nous entraîne dans un scénario totalitaire… (Le Figaro)
L’unité du genre humain face au transhumanisme. (La Croix)
Portrait : Nick Bostrom, un transhumanisme pile et face.
(Image : interprétation depuis le site storiesbywilliams.com)

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Commentaires (3)

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  1. lucas annie claude dit :

    beau sujet de réflexion. Pourquoi avoir peur de la mort? la mort n’est ce pas l’outil que l’on pose à la fin d’un travail bien fait ?.

  2. Rallet Michel dit :

    Un sujet bien difficile….l’apport de la technologie, pour l’Homme, dans les domaines de l’éducation, de la santé, de la mobilité et de son (ses) action(s) est évidemment à rechercher et développer. Mais en même temps ce qui fait l’Homme c’est sa conscience, son âme, sa sensibilité, sa raison….et celles-ci ne peuvent ni ne doivent être remplacées, par des instruments numériques !! La frontière entre le monde des apports…et celui du remplacement est sans doute critique et difficile à tracer. .. Voilà un sujet d’éthique important, très important, à traiter dans un cadre sans doute mondial (ONU ? UNESCO ?) dans un laps de temps réduit pour que les recommandations ou préceptes n’arrivent pas après la bataille !!

  3. Pierre VASSEROT dit :

    tout cela me rappelle le film de Boorman « ZARDOZ » dans un monde futur des humains ont atteint l’immortalité grâce à la technologie, d’autres humains simples mortels sont réduits à l’esclavage pour nourrir les premiers.
    mais la vie des Eternels si elle est luxueuse, est surtout em…
    l’un d’entre eux a donc l’idée avec l’aide d’une brute (sean Connery) de casser la machine à éternité. les Eternels redeviennent mortels, peuvent enfin se reproduire et vieillir … et tout rentre dans l’ordre.
    S’il faut tâcher de guérir ou soigner les conséquences des accidents de la vie, je ne pense pas que la vieillesse et la fin de la vie soient ni une maladie, ni un accident de la vie.

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