RÉGULONS !

Classé dans ACTUALITES et HUMEURS, BANQUE et FINANCES par sur 25 novembre 2012 3 Commentaires

Entre le moment où une invention parait, que des chercheurs, le plus souvent dans plusieurs pays au même moment, découvrent une nouvelle loi, personne ne sait très bien quelles en seront les applications ni quelle en sera l’ampleur. Ce n’est que plus tard, parfois longtemps après, que les innovateurs intègrent dans des services, des produits et des usages, cette invention et lui donnent une réalité tangible, différente des intentions des inventeurs. Et ce n’est encore que longtemps après que devant la propagation constatée de ces usages les régulateurs en établissent les conditions de déploiement et les limites. Ne pas accepter que les inventeurs fassent avancer la connaissance sans être en mesure d’en mesurer tous les effets reviendrait à les museler et à nous  priver de leurs savoirs. S’opposer a priori à ce que les innovateurs innovent et utilisent les savoirs en leur possession pour développer de nouveaux usages serait priver la société de nombreux progrès. Il est donc inévitable que la régulation intervienne… toujours trop tard. Il faut l’accepter !

La question est de savoir s’il est possible d’améliorer ce parcours pour aboutir à des règles plus pertinentes ? Sans doute. En demandant aux inventeurs quels peuvent être les usages de leurs inventions et les risques potentiels qu’elles comportent et en posant la même question aux innovateurs au moment où ils lancent un produit ou service, les régulateurs seraient impliqués en amont et disposeraient d’une meilleure vision des risques potentiellement engendrés.

Dans la réalité, nous ne fonctionnons pas dans cette logique de risque raisonné mais nous pratiquons la loi du risque minimal. La preuve ? Les yaourts correctement conservés, consommables sans danger trois mois après leur «date limite de consommation», sont interdits à la vente et détruits alors que des personnes manquent de nourriture. Beaucoup de médicaments, efficaces plusieurs mois après leur date de péremption, sont prématurément détruits ou interdits alors qu’ils font cruellement défaut dans de nombreux pays. Pourquoi ?

La raison en est que le régulateur intervient en fonction des risques d’hier et des peurs d’aujourd’hui. Or, ni l’un ni l’autre ne constituent des critères de protection efficaces. Il s’agit de prendre le moins de risque possible, donc d’éviter des décisions qui iraient à l’encontre du sentiment commun ou pourraient être contestées en cas de procédure judiciaire. Cette attitude conduit à faire plus que le nécessaire par rapport aux risques passés et à sous-estimer les risques potentiels encore inconnus. Voilà pourquoi nous stockons inutilement des milliers de masques pour nous protéger d’une improbable épidémie de grippe et privons les associations humanitaires de molécules qui leur permettraient de sauver de nombreuses vies. Absurde !

Vous me direz : que vient faire le banquier dans ce débat ? Les banques sont soumises à une régulation croissante et de plus en plus exigeante dans l’application de normes comptables, des règles dites Bâle III et des mesures de liquidité qui les contraignent à moins prêter et à réduire leur activité. Ce super-régime d’amaigrissement intervient justement au moment où l’économie va mal et où l’accès aux financements est plus difficile. Les Américains viennent d’annoncer qu’ils remettaient à plus tard l’application de ces mesures, mais l’Europe persiste et signe. Est-ce dans l’intérêt des pays ou dans l’intérêt de leurs banques ? Non, mais dans un domaine obscur pour les citoyens, il est primordial de monter qu’on légifère, qu’on exige, qu’on contraint. Encore majoritaires dans le financement des entreprises en Europe, les banques en prennent 27% de parts aux USA. Est-ce mieux ? Non ! Mais l’application des mêmes règles, avec plus de zèle encore, conduira aux mêmes effets. Et qu’importe que l’on grippe le moteur bancaire. Bientôt, pour sécuriser les banques, on leur interdira même de prêter, laissant ce métier à d’obscurs fonds d’investissement sans nom et sans adresse, qui ont le mérite de ne dépendre de personne donc de ne répondre de rien et de ne faire encourir aucun risque aux décideurs !

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Commentaires (3)

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  1. zafu84 dit :

    Je vous avoue que j’ai du mal à faire la synthèse entre votre point de vue celui que défend (non sans l’étayer) Olivier Berruyer, notamment dans cet article : http://www.les-crises.fr/too-big-to-fail-to-regulate/

  2. JPHILIPPE dit :

    Bonjour, et merci de votre commentaire.
    Il n’y a pas de contradiction avec les excellentes observations du site que vous mentionnez, donc la synthèse est possible !

    – Je ne dis pas dans mon post qu’il ne faut pas de régulation, j’ai même proposé de la mettre en marche plus vite que nous ne le faisons, mais je dis qu’elle doit chercher à éviter les vrais risques et pas à accumuler des règles pour prouver que « tout est fait pour protéger des excès ».

    – Regardez par exemple la crise des subprimes. Elle est due à la distribution de crédits immobiliers par des non professionnels à des personnes insolvables et à la titrisation à 100% des crédits, les prêteurs n’étant du coup en rien engagés sur les risques pris. La « bonne » régulation consisterait à interdire la distribution de crédits par des organismes non professionnels et surtout à exiger des banques prêteuses qu’elles conservent au moins 20% du crédit dans leur bilan. Ce serait responsabilisant et sécurisant.

    – S’agissant de la dette publique, la crise vient d’un endettement excessif des Etats. L’origine en est la gestion publique et la « bonne » régulation devrait consister à imposer des limites à l’endettement, ce qui est d’ailleurs la but des « règles d’or » ou équivalents. Comme nous le voyons, les mesures prises en réaction à ces deux crises portent sur bien d’autres champs et imposent des contraintes qui vont bien au delà de ces « bonnes » régulations. Par exemple, elles prennent en compte plus d’éléments dans le calcul du risque pris par les banques, mais elles réduisent aussi le nombre de lignes prises dans la définition de leurs fonds propres, et enfin, elles exigent un ratio fonds propres / risques plus importants. C’est la triple peine !

    – Je maintiens donc mon rapprochement avec la date de péremption des yaourts. Avant, il n’y avait pas de date, et nous onbservions tous qu’avec le temps, le produit se dégradait. Alors on met une date mais qui bien plus proche que la date réelle du début de commencement de la dégradation. Je maintiens aussi que la régulation traite des risques d’hier plus que nécessaire et insuffisamment de ceux de demain. Par exemple, plus la pression règlementaire contraint les bilans et l’activité des banques, plus le shadow banking prend de l’ampleur. Il n’est pas lui, régulé… jusqu’au prochain pépin…

    Oui, nous sommes d’accord, il faut réguler. Oui, nous sommes d’accord, « tout système financier non régulé fait faillite ». Mais il faut le faire avec mesure, et ne pas sur-traiter les risques d’hier sans travailler suffisamment à anticiper ceux de demain…

    Cordialement,

  3. caralph dit :

    .. La crítica constructiva es generalmente visto como ser políticamente incorrecto

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